Ãrasme L'Ãloge De La Folie (1942)
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ÃRASME
L'ELOGE DE LA FOLIE
TRADUITE DU LATIN PAR THIBAULT DE LAVEAUX
ILLUSTRÃE PAR HANS HOLBEIN
Boek met bruine kaft met illustratie met rode letteropdruk in goede conditie;
197 pagina's met tientallen tekeningen, schetsen, illustraties door Hans Holbein;
ERASME DE ROTTERDAM
A SON AMI THOtAAS MORUS
SALUT
REVENANT dernièrement d'Italie en Angleterre, pour ne pas perdre en rêveries inutiles le temps qu'il me fallait passer à cheval, je prenais souvent plaisir tantôt à repasser en moi-même nos études communes, tantôt à m'entretenir dans l'agréable souvenir des chers et savants amis que j'allais revoir. Vous fûtes un de ceux qui se présentèrent le plus souvent à ma mémoire, mon cher Morus. Je me retraçais, en votre absence, ces moments heureux que j'ai passés auprès de vous, moments qui ont été, je vous assure, les plus doux de ma vie.
Ayant donc résolu de faire quelque chose, et n'étant pas dans des circonstances favorables pour composer un ouvrage sérieux, il me prit envie de m'égayer en faisant l'Eloge de la Folie.
« Quelle Minerve, me direz-vous peut-être, vous inspira cette singulière idée ? » D'abord, en pensant à vous, votre nom de famille Morus me rappela celui de Moria que les Grecs donnent à la Folie, quoique ce rapport ne soit que dans les noms, et que yous soyez bien éloigné d'avoir part aux influences de cette Déesse, comme tout le monde en convient. Je m'imaginai aussi que cette plaisanterie serait de votre goût. Car je sais que, tel que Démocrite, vous riez quelquefois de la vie humaine, et que vous aimez ces sortes de plaisanteries, quand elles ne sont pas tout à fait dépourvues de sel et d'agrément ; et, si je ne me trompe, celle-ci est dans ce cas. Quoique la supériorité de votre esprit vous élève fort au-dessus du vulgaire, vous possédez l'art de vous mettre à la portée de tout le monde, et votre bonté naturelle vous fait trouver du plaisir à l'exercer souvent.
Recevez donc, je vous prie, cette petite déclamation, et comme un gage de mes sentiments pour vous, et comme un ouvrage que je mets sous votre protection, et qui vous appartient plus qu'à moi, puisqu'il vous est dédié. Car je ne doute point qu'il ne se trouve des Zoïles mal intentionnés qui crieront que ces bagatelles sont indignes d'un théologien, que ces satires sont contraires à la modestie chrétienne ; ils me reprocheront peut-être de faire renaître la malignité de l'ancienne comédie, et de mordre tout le monde, comme Lucien.
Quand à ceux qui trouveront trop peu d'importance dans le sujet, et qui se scandaliseront du ton badin dont il est traité, je les prie de vouloir bien observer que je ne suis pas le premier qui ait écrit dans ce genre, mais que j'ai suivi en cela l'exemple de plusieurs grands hommes. Homère s'est amusé, il y a bien des siècles, à écrire la guerre des rats et des grenouilles ; Virgile a fait un poème sur le moucheron ; Ovide en a fait un sur la noix ; Polycrate a écrit l'Eloge de Busiris, qui fut corrigé par Isocrate ; Glaucon a loué l'injustice ; Favorinus, Thersite et la fièvre quarte ; Synésius, les têtes chauives; Lucien, les mouches, et les parasites. Sénèque a décrit en badinant l'Apothéose de l'empereur Claude. Plutarque a composé un Dialogue entre Ulysse et Grillus changé en cochon. Lucien et Apulée ont écrit sur l'âne ; et un auteur dont je ne sais pas le nom a fait le testament d'un pourceau nommé Grunnius Corocotta, dont saint Jérôme fait mention dans ses ouvrages. Si mes censeurs ne se payent pas de ces raisons, qu'ils s'imaginent que j'ai joué aux échecs ou que je suis allé à califourchon sur un bâton.
Ne serait-ce pas être bien injuste envers les gens de lettres, de leur interdire des amusements qu'on permet à toutes les conditions ? car enfin leurs amusements peuvent être utiles, et un lecteur d un peu de bon sens peut quelquefois en tirer plus de profit que des ouvrages pompeux de bien des gens. L'un célèbre la rhétorique et la philosophie par un discours bigarré de phrases volées de tous côtés, l'autre fait l'éloge d'un prince, celui-ci prêche pour engager les peuples à entreprendre la guerre contre les Turcs, un autre s'ingère de prédire l'avenir, un autre s'amuse à disputer sur des vétilles. Comme il n'y a rien de si puéril que de traiter les choses sérieuses d'une manière plaisante, de même aussi il n'y a rien de plus plaisant que de paraître vouloir traiter sérieusement les plaisanteries. C'est au public à juger de cet ouvrage ; cependant, si l'amour-propre ne m'aveugle point, je crois que l'éloge de la Folie n'est pas tout à fait l'ouvrage d'un fou.
Mais pour répondre à ceux qui pourront m accuser d'avoir été satirique, je soutiens qu'il a toujours été permis aux gens de lettres de plaisanter sur la vie humaine, pourvu que cette plaisanterie ne dégénérât point en rage et en fureur. Rien n'est plus singulier que la délicatesse de notre siècle, qui ne peut souffrir que titres et louanges. I y a même des gens dont les scrupules sont si déplacés, qu'ils aimeraient mieux entendre des blasphèmes contre Jésus-Christ, que la plus légère plaisanterie sur les papes ou sur les grands, surtout s'il y va de leur intérêt.
Mais celui qui fronde la vie humaine, sans attaquer personne en particulier, ne paraît-il pas vouloir plutôt avertir et reprendre par des conseils que blesser par la satire ? D'ailleurs combien de fois ne me suis-je pas attaqué moi-même? Celui qui n'épargne aucune condition humaine, fait bien voir que c'est aujc vices, et non aux hommes qu'il en veut. S'il se trouve donc quelqu'un qui croie qu'on l'ait offensé dans ce badinage, il faut ou que sa conscience l'accuse en secret, ou qu'il craigne que le public ne soit en droit de l'accuser.
Saint Jérôme lui-même a exercé la satire avec bien plus de licence et de malignité, puisquil a été quelque[ois jusqu'à dire les noms des personnes qu'il voulait attaquer. Pour moi, outre que j'ai toujours évité de nommer quelqu'un, j'ai donné à cet ouvrage un style si modéré, que tout lecteur raisonnable verra bien que j'ai plutôt cherché à m'amuser qu a Wesser personne. Je n'ai pas. comme Juvenal remué la sentine empestée des vices secrets ; je me suis plus attaché aux dé[auts ridicules qu'aux vices honteux. Enfin, si quelqu'un ne veut point encore se contenter de ces raisons, qu'il songe qu'il est honorable d'être blâmé par la Folie, et qu ayant choisi cette Déesse pour faire elle-même son éloge, il a bien fallu m'accommoder à son caractère.
Mais pourquoi vous suggérer des moyens de défense, à vous qui êtes un si bon avocat, que les plus mauvaises causes deviennent bonnes entre vos mains. Adieu, très savant Morus. Défendez avec soin cette Folie qui vous appartient à présent.
A la campagne, ce 10 juin 1508.
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